Skip to Content

écrits sur la sculpture de Laurence Pecquet

Y’a comme un souvenir

De la chair et du muscle

Resterait le tendon

L’os et la main tendue

Resterait la silhouette

Figée dans la tempête

La tempête

Y’a comme un trébuchement

Une peau en lambeaux

Une chute imminente

Un envol

Ou les deux

Qui allonge le corps

Presque debout

Presque

Y’a comme un grand vent

qui traverse

S’enroule et te disperse 

Déchire tes vêtements

Tête emportée au loin

comme ce ballon perdu

Qui ne tint qu’à un fil

Le fil

Y’a comme une urgence

Ou un « déjà trop tard »

Comme une négligence

Un souvenir d’espoir

Un doute cloué

A la porte de la grange

Pour conjurer le sort

D’un départ

Du départ

Hélène Vignal

Camaret · 21/08/10

                                                                      

Des sculptures qui ont l’audace de le dire

« D’ossature en métal avec très peu de chair, saupoudrée de blancheur, je suis un personnage, un groupe de personnes au mouvement suspendu dans l’action, en position debout souvent puis assise plus récemment. Je suis plus solide et pérenne que la vraie vie, car j’incarne avec mon corps sans fin des esprits aux traits fins. »

Frank Pecquet · 04/2011

Après des années d’une verve sculpturale hiératique qui dérangeait souvent par l’aspect équarri de ses longues silhouettes, telles des squelettes redressés où s’accrochaient encore des lambeaux de suaire, Laurence Pecquet a quelque peu revisité ses personnages si discutés. Si le bronze est apparu depuis quelques années,elle travaille toujours un plâtre fin et sans apprêt sur une armature métallique. Mais elle couvre aujourd’hui le scandale de leur anatomie décharnée de capes et de manteaux susceptibles de nous les rendre plus fréquentables, vêtements où peut jouer la lumière et dentelles glorifiant la transparence.. Il reste, sous la trame des tissus plâtrés, eux aussi, dans l’élégant mouvement de plissés et de tombés dignes d’un habile couturier, l’ancienne et terrible impudeur des premières œuvres, comme Klimt peignait d’abord des corps nus avant de les parer d’atours chamarrés.

Plusieurs lignes directrices mènent à l’exploration d’un thème unique  LE  DEPART.  Une chaise anthropomorphe des plus surréaliste habillée de draps dont on recouvrait naguère, comme d’une excuse, les meubles voués à l’absence pour les protéger de la poussière de l’oubli, par l’adjonction d’une tête réduite à sa plus simple expression et des symboles de la maternité devient le témoin d’un animisme réinventé. Des dames assises, seules, sur un quai de gare imaginaire, semblent partir sans retour vers une destination inconnue, vers une insigne liberté à proportion de leur infime bagage. Une file de personnages marchant d’un pas plus ou moins décidé à la rencontre du quotidien ou de l’exceptionnel, pris entre le transport en commun et le train pour l’Enfer, ne nous renseignent en rien sur leur devenir, sinon qu’il sera, dans ce mouvement les menant d’un point à un autre.

L’artiste, ultra sensible aux convulsions de l’actualité, met en scène la série intitulée ironiquement «Bienvenue en Europe». La chéchia que portent ses petits personnages protégeant un maigre balluchon signe clairement leur statut de migrants chassés par les guerres. Ils nous transmettent muettement le déchirement de l’exil. Si nulle violence n’habite les premières figures de cette série sinon la voussure d’un regard intérieur, les suivantes clament leur espoir et leur confiance dans ce monde pourtant si incertain. Tout l’art consiste à insuffler au tragique une lumière et une poétique qui le dégoupillent.

Multiples expressions d’un même dessein qui converge vers l’éternelle démangeaison et la légitime crainte d’un ailleurs, vers la tension intime qui nous pousse et retient à la fois. Dans ce dilemme, Laurence Pecquet ne nous aide pas. Quoiqu’elle fasse, ses sculptures ne visent pas à rassurer, car il est un point commun entre elles, plus fort que le sujet qu’elles prétendent illustrer: leur visage. Il tient, quand il existe, des masques du théâtre Nô, quasi inexpressifs, où  le spectateur peut projeter à tout moment son état d’âme, son interprétation, et en changer l’instant suivant. C’est un espace vacant où il lui est loisible d’imprimer son sentiment du plus conformiste au plus extravagant. Les œuvres ne peuvent prendre vie que par notre entremise et nous demandent silencieusement raison de leurs yeux vides. Leur vacuité, quelque soit la posture de la statuaire, il nous incombe de l’emplir de nous-mêmes, de choisir de partir ou de rester. Dans un cas comme dans l’autre, l’artiste agrée notre choix.

Elle fait de nous des démiurges, habilités à souffler sur ses Golem. Elle nous accorde le privilège d’être acteurs de son art, d’y participer à égale proportion avec elle.

                                                                                                          Martine Bergé  2020